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28 février 2016 7 28 /02 /février /2016 23:40

L’euphorie de l’annonce du maintien de notre école étant passé, il faut bien que je vous dise tout de même quelques mots sur ce qui a failli être un drame sur le plan local et familial : la fermeture programmée de cette petite école de campagne sur une décision purement comptable de l’inspecteur d’académie.

Ainsi donc il y a quelques semaines la mairie du village où une partie des enfants de Teyssieu sont scolarisés a reçu un simple mail avec en pièce jointe un courrier du DASEN (Directeur Académique des Services de l’Éducation Nationale) pour lui signifier le projet de fermeture de cette école du RPI (Regroupement Pédagogique Intercommunal) : la faute à « la grande fragilité des effectifs qui perdure depuis plusieurs années ». Certes avec 16 élèves cette année et 18 prévus à la rentrée prochaine, on est loin de la petite trentaine qui s’entasse dans l’école où ce cher inspecteur voulait envoyer nos enfants. Autre argument avancé, ce faible effectif « ne permet pas l’émulation pédagogique nécessaire entre élèves ». Erreur, car il s’agit d’une classe unique accueillant les élèves d’un même cycle CE2-CM1-CM2, alors l’émulation vous pensez bien qu’il y en a : les plus « futés » parmi les plus jeunes profitent de ce qui est dispensé aux plus grands tandis que le petit effectif permet justement à la maîtresse de ne laisser aucun élève à la traîne et d’adapter en permanence son enseignement. C’est d’ailleurs ce que prône l’inspecteur et nous n’avons pas manqué de souligner cette contradiction lorsque nous l’avons rencontré. Il n’y a à mon sens que des avantages à ce type de classe, pour peu que l’enseignante soit « exceptionnelle », c’est le terme employé dans le rapport que le DASEN avait sous les yeux, la maîtresse ayant été opportunément inspectée quelques semaines plus tôt. Ainsi je vois personnellement les effets on ne peut plus bénéfiques de l’enseignement pratiqué en classe unique puisque mon aîné qui est entré en 6e cette année se retrouve parfaitement autonome car il a déjà eu l’habitude de travailler seul lorsque la maîtresse s’occupait d’un autre niveau.

Le mail est arrivé le 5 février, et le courrier en pièce jointe était quant à lui daté du… 29 janvier : le tout étant arrivé un vendredi en fin d’après-midi on en est venu à la conclusion que cela faisait toujours du temps en moins pour se retourner et contester. Mais on est mauvaise langue sans doute. Quoi qu’il en soit ça n’a pas fait un pli et on s’est retrouvés, après un temps où on a quand même été un peu sonnés, vent debout contre la perspective de cette fermeture. Chaque parent à d’abord pensé à ses enfants, ceux qui allaient devoir se retrouver dans une école « de la plaine » (dont on a appris en outre qu’elle devait passer en ZEP, ce qui était bien sûr de nature à nous rassurer…) et ceux qui étaient encore dans l’autre école du RPI, et qui ne « monteraient » jamais dans celle qui devait fermer. Chaque élu a pensé au même moment à sa commune qui allait à terme sombrer dans un profond endormissement, pour ne pas dire une mort certaine car chacun sait qu’une école qui ferme c’est la mort d’un village, et plus largment de tout un territoire, d’autant plus quand il s’agit du dernier service public en place. Moi qui suis à la fois élue et parent d’élèves, je vous laisse imaginer mon état d’esprit. Durant plusieurs jours j’ai essayé de me projeter dans un avenir sans cette petite école : mon cadet qui y est encore a vu son comportement s’améliorer nettement depuis qu’il est dans cette classe à sa taille où la maîtresse peut bien s’occuper de lui et maintenir la « pression » nécessaire pour l’empêcher de faire le clown à tout bout de champ, je me l’imaginais déjà devenir « racaille » dans une grande classe où il n’aurait pas manqué de s’acoquiner avec les pires éléments comme il a déjà su le faire. Quant à ma dernière qui vient d’enter au CP je me lamentais qu’elle ne puisse elle aussi goûter aux bienfaits de cette école et de son cadre unique, sans parler de la cantine très familiale, la seule où j’ai jamais vu qu’on serve du petit salé et de la mique (un plat local et rustique, long à préparer, ceux qui connaissent comprendront).

Après rassemblement de tous ceux concernés le dimanche matin, un plan de bataille a été dressé, et rendez-vous a été pris pour le mardi suivant avec ce cher DASEN. Quelques élus, dont un ancien maire, et des parents d’élèves qui avaient pu se libérer se sont donc rendus dans les bureaux de l’inspection académique. Il a fallu montrer patte blanche, plan vigipirate oblige, sans que je sache ce qui était le plus dur : entrer dans ces bureaux en ayant l’impression d’être des menaces ou faire décrocher un rictus qui puisse ressembler à un sourire à la porte de prison faisant office de secrétaire… Bref après un petit temps d’attente l’inspecteur nous a rejoints dans la salle de réunion, après un rapide tour de table il a tout de suite monopolisé la parole, sans doute pour couper court à toute velléité de discussion de notre part, des fois qu’on ait des choses à dire. Il nous a abreuvé de chiffres et de statistiques, nous prouvant par A+B qu’il n’y avait pas de solution et que la fermeture était nécessaire. Il nous a bien exposé ses desiderata en matière de « remaillage scolaire » (comprenez regroupement à tout-va pour faire des économies), a évoqué vaguement ses priorités sans qu’à aucun moment ne soit évoqués l’aspect pédagogique ni le bien-être des enfants. Vous pensez si j’ai pris des notes et si je me suis chargée dès que j’en ai eu l’occasion de mettre le doigt sur ses contradictions : la pédagogie (hou j’avais lâché le gros mot !) qu’il voulait voir appliquer était justement celle qui se pratique dans notre école depuis bien longtemps et qui contribue à la réussite de tous les enfants qui y sont passés. L’affaire semblait assez mal engagée lorsque la maire a eu la bonne idée de lui montrer où se trouvaient les différents villages concernés : il a semblé tomber des nues en voyant où tout cela se trouvait et en constatant qu’il faudrait une quarantaine de minutes de bus pour rejoindre l’école où il voyait envoyer nos chères têtes blondes. Preuve qu’il avait bien bossé ses dossiers il n’avait aucune idée de la configuration des territoires qu’il s’apprêtait allègrement à condamner. D’ailleurs il nous a demandé où se trouvait un village voisin… dont il rencontrait le maire quelques heures plus tard seulement, c’est dire. On est restés une heure et demie, sans qu’on sache si c’était bon signe ou non, néanmoins en nous quittant il nous a remercié de cet échange positif et surtout courtois car ce n’était apparemment pas toujours le cas : tu m’étonnes !

Quelques jours plus tard la maire recevait un coup de fil de l’inspecteur en personne lui confirmant que l’école ne serait pas fermée, tout comme le poste de la commune voisine. En fait nous avons également appris que le département devait rendre six postes mais que l’inspecteur avait contacté huit mairies, histoire de se donner une petite marge de manœuvre. Les six postes ont été supprimés je crois, il a rempli ses objectifs il va avoir sa promotion et va pouvoir demander une mutation vers un coin bien plus intéressant que ce trou perdu, voilà qui satisfera ses ambitions, car des traces étaient visibles dans les couloirs de l’inspection : celles de ses dents qui rayent le parquet. Chiffres, objectifs et gestion de postes, voilà tout le vocabulaire qu’on a entendu lors de notre entretien : pas étonnant que l’éducation aille mal si on en confie les rênes à des DRH.

Le point positif, outre le maintien de l’école bien sûr, c’est l’élan de soutien qui a permis de rassembler les parents du RPI, oh pas tous évidemment il y en a toujours qui ne se sentent concernés par rien et qui sont les premiers à se plaindre ou à baisser les bras. J’ai pour ma part fait connaissance avec des parents de camarades de la petite dernière alors que cela fait des années que nos petits se fréquentent à l’école. Je pense que cette expérience aura resserré des liens entre parents, enseignants et élus, c’est vraiment une bonne chose.

Maintenant je ne me fais pas d’illusions et je sais bien que cette école, comme le RPI dans son ensemble finira par disparaître, à plus ou moins long terme, car les territoires ruraux sont victimes d’une équation insoluble : pas d’installation de familles et donc d’augmentation démographique sans école, et pas d’école sans démographie scolaire croissante, c’est le serpent qui se mord la queue : comment faire pour attirer des jeunes dans les campagnes si tout est fait pour qu’elles meurent à petit feu, voilà le défi qui est à relever chaque jour et qui guide bon nombre de nos décisions locales.

Dans quelques décennies ou même moins les campagnes comme la mienne ne ressembleront plus qu’à des déserts dans lesquels on tentera peut-être de maintenir à leur domicile les nombreuses personnes âgées qui constitueront l’unique population, faisant de tous ces territoires de grandes maisons de retraite à ciel ouvert, où les vacanciers viendront se ressourcer tout de même durant les vacances afin de profiter d’un silence très reposant… ou déprimant, question de point de vue.

Ça me fait tristement penser à cette chanson de Francis Cabrel, « Carte postale »...

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Commis par La Ségaline
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Sirius 29/02/2016 08:36

Votre combat, certainement très efficacement argumenté, a fini par payer, et tant mieux! Enseignement de qualité pour tes petits, et surtout petit salé dans l'assiette, ce qui n'aurait pas été garanti en ZEP. Espérons que ce ne sera pas qu'une année de sursis.

Le Mousquetaire des Mots 29/02/2016 03:55

Félicitation pour votre action, c'est courageux et comme le résultat est positif, vous avez bien fait de vous déplacer. Démonstration brillante qui prouve qu'en ayant de bons arguments, on peut se défendre. Tant mieux pour Teyssieu qui conserve son école. Je suis pour les classes de plusieurs niveaux, j'en ai bénéficié par hasard : ma petite sœur était très malade, j'ai donc intégré l'école avant l'âge légal, en grande section de maternelle, et, alors que je ne faisais apparemment qu'acte de présence, j'ai su lire avant la fin d'année et ai intégré le CP avant six ans. Cela m'amuse aujourd'hui : mes camarades avaient deux ans de plus que moi et la maîtresse ne s'occupait pas vraiment de moi. Sauf que j'étais tout oreille, ce qui a suffi pour me faire lire et c'est sur la proposition de l'institutrice que ce passage anticipé a eu lieu. Pas de doute, l'émulation est plus forte quand on se trouve en compagnie de plus vieux que soi.

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